De l’invisibilité à la fétichisation, d’une violence symbolique à une autre

Je suis née et j’ai grandi en France en m’identifiant constamment à des références qui ne me ressemblaient pas. Télévision, cinéma, littérature, vie quotidienne. Je lisais les Malheurs de Sophie, puis j’ai regardé le Club Dorothée, j’ai voulu avoir une bande de potes comme Hélène et ses garçons, ou encore sortir avec Romain Duris dans les films de Cédric Klapisch.

La France était tout pour moi. Mais pour la France, je n’existais pas.

J’étais invisible.

Invisible, c’est l’adjectif qu’on accole volontiers à la minorité asiatique. Discrète, travailleuse, modèle. On ne les entend pas, on ne les considère pas. Ils ne comptent pas. Comme moi.

À cause de cette construction visant les migrants d’un continent entier, je croyais que mes parents travaillaient dur parce qu’ils étaient asiatiques. Je croyais qu’ils me  répétaient de raser les murs pare qu’ils étaient asiatiques. J’ai compris bien plus tard que tout cela n’avait rien de « culturel » en lien avec leurs origines, mais avec leur exil.

Vivre dans un pays dans lequel on n’est personne, au pire une éternelle étrangère, ça fait quoi ?

Pour ma part, un grand coup dans l’estime de soi, un vide dans sa construction personnelle en tant qu’adulte, des problèmes de légitimité dans tous les domaines, beaucoup d’énergie et de l’argent dépensés en frais de santé mentale.

Un jour, j’ai réalisé avec douleur qu’il existait un autre aspect à cette invisibilité. L’autre extrême, son corollaire, qui est tout aussi douloureux, bien qu’il semble d’apparence plus avantageux.

Un jour, j’ai cessé d’être invisible pour certains membres de la gent masculine.

Ils me voyaient.

Enfin.

Au début, je me croyais comblée.

J’y suis allée. J’étais si pressée de rattraper le temps perdu que je n’avais pas remarqué qu’ils ne me voyaient pas vraiment.

Ils ne me voyaient pas en tant que moi.

Je l’ai compris bien plus tard, trop tard.

Que ce qu’ils voyaient, c’était une expérience exotique.

Ils avaient entendu dire que les femmes comme moi étaient encore plus douces et plus soumises qu’une femme de la norme.

Geisha, masseuse, prostituée, Phuket, contorsionniste, catégorie porno.

Je suis passée de l’invisibilité à l’hypersexualisation sans zone intermédiaire.

Je ne sais pas ce qui est le pire.

Quand le sexisme est doublé de racisme, ça fait deux fois plus mal, peut-être plus.

Pour moi il est trop tard. Je porterai mes blessures à vie. Les cicatrices de l’invisibilité et ces traces bien visibles que ces hommes ont laissé sur mon corps, pire sur mon amour pour moi-même.

Mais je ne veux pas que mes enfants vivent le même parcours en dents de scie.

Je veux que mes enfants puissent être eux-mêmes sans qu’aucune représentation tronquée, fausse, réductrice, aucun cliché, aucun préjugé vienne altérer leur perception d’eux-mêmes.

Je veux que mes enfants s’aiment assez pour remarquer que les autres ne les aiment pas.

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