Pourquoi je ne suis pas blanche

Je suis une femme asiatique, et je vis le racisme en France depuis que je suis enfant. Et pourtant j’ai longtemps intériorisé le fait que le racisme anti-Asiatiques était moins important et ne valait pas la peine de lutter contre. Mais d’où provenait ce déni ?

Le manque de représentations dans les médias, dans les milieux artistiques, politiques ou encore militants, ainsi que dans la narration historique nationale française renvoyait à une impression d’absence des Asiatiques sur le territoire français. Cela convenait d’ailleurs très bien au cliché selon lequel les Asiatiques étaient discrets.

En tant que militante dans des organisations anti-racistes, je me rendais compte de cette absence et l’avait intériorisé comme ‘normale’. Cela me semblait donc normal d’entendre « nous les Noir.es, les Arabes, les Rroms… » mais jamais les Asiatiques. D’une part parce qu’i.els étaient absent.es mais aussi parce qu’on considérait que la lutte contre le racisme anti-Asiatiques n’était peut-être pas légitime.

Au fond, je me disais que si je n’entendais pas parler d’Asiatiques qui militaient contre le racisme et les discriminations, c’était peut-être parce que ce racisme n’existait pas. Je me trompais en restant ainsi dans cette idée que le racisme que je vivais n’était pas important.

Un jour, lors d’une réunion dans un groupe militant luttant contre le racisme, un militant aguerri m’a dit que j’étais blanche en faisant référence à la couleur de ma peau. A l’époque, je n’ai pas su quoi répondre car le concept de race sociale était encore confus pour moi.

Mais être blan.c.he ce n’est pas seulement une couleur de peau ou un certain phénotype. C’est un ensemble de conditions matérielles et symboliques d’existence construites socialement et historiquement qui permettent de bénéficier de certains privilèges que d’autres n’ont pas.

Certes je bénéficie de certains avantages comme le fait d’avoir mes papiers, de ne pas être contrôlée au faciès par la police, d’avoir un métier stable qui me permet d’accéder à une certaine tranquillité matérielle, d’avoir fait des études universitaires, etc. Pour autant ces privilèges restent sous conditions contrairement aux privilèges dont bénéficient les classes dominantes blanches. A tout moment, en tant que personne racisée c’est-à-dire altérisée, je risque d’être réduite à ma race sociale avec tous les clichés et discriminations qui en découlent.

Je ne suis pas blanche car je ne suis pas la norme.
Je ne suis pas blanche car je ne vois pas tous les jours dans les médias ou dans les milieux artistiques majoritairement des personnes qui me ressemblent physiquement.
Je ne suis pas blanche parce qu’on me renvoie quotidiennement à mes différences physiques ou culturelles supposées.
Je ne suis pas blanche parce qu’on me demande régulièrement d’où je viens.
Je ne suis pas blanche car je suis fétichisée en fonction d’une race sociale ou culture supposée.
Je ne suis pas blanche car quand je sors dans la rue des personnes qui ne sont pas asiatiques me disent ‘bonjour’ en chinois ou en japonais.
Je ne suis pas blanche car quand je suis allée dans un café, en pleine crise du coronavirus, un homme a dit à son copain : « t’as mis ton masque ? »
Je ne suis pas blanche car un homme m’a interpellée dans la rue en me disant que j’avais ramené le virus en France.
Je ne suis pas blanche car des personnes, adultes comme enfants, m’appellent ‘la chinoise’.
Je ne suis pas blanche car je fais l’objet d’insulte comme ‘sale chinoise’.
Je ne suis pas blanche car dès que je prends la parole, dès que j’agis, je risque d’être perçue comme la représentante de toute une communauté fantasmée.
Je ne suis pas blanche car je me sens obligée de bien manier le français afin qu’on me considère un minimum.
Je ne suis pas blanche car j’appréhende toujours les premières rencontres avec des personnes que je ne connais pas.
Je ne suis pas blanche car j’appréhende les rassemblements où je serai la seule Asiatique car des propos ou attitudes racistes peuvent à tout moment surgir à mon égard.
Je ne suis pas blanche car quand on me parle de féminisme en disant « la femme », je ne m’y reconnais pas.

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Un commentaire pour “Pourquoi je ne suis pas blanche

  1. Le pire pour une minorité, c’est d’être invisibilisée (homos dans le placard, sourd.e.s et malentendant.e.s, autistes…). Très bon article !₩

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