Masculinité asiatique, sous-sexualisation et invisibilité

Témoignage de Sin Savanh, homme asiatique pro-féministe, contributeur.

Pour être l’homme asiatique hétérosexuel que je suis aujourd’hui, père de famille en couple, a priori en paix avec « ce que je suis supposé être », il aura fallu traverser un long et sinueux chemin, jalonné d’incertitudes, de doutes, pavé par un manifeste manque d’estime de soi.

C’est aux premiers émois sentimentaux adolescents, ceux des colonies de vacances que je pris conscience de la problématique. Ma personnalité, mes goûts, mon individualité n’influençaient en rien mon potentiel d’attractivité, rendus nuls par mon corps, mon faciès et ce qu’ils représentaient aux yeux et aux cœurs de la gente féminine dans cette société majoritairement blanche.

Ce constat devint empirique par ces récurrences où au gré des expériences infructueuses la non-réciprocité était systématiquement de mise. J’aurais préféré pouvoir justifier ces échecs et ces déceptions par le simple fait que je ne plaisais pas de manière fortuite. Comme cela peut arriver à n’importe qui.

J’aurais pu le concevoir, seulement si je n’avais pas expérimenté ces exclusions devenues règles, à travers un prisme racialisant. Et ce lors de maintes interactions sociales en tant que seul Asiatique.

J’ai effectivement très vite compris ce qui différenciait mon faible potentiel d’attractivité de celui des personnes plus ou moins populaires. Du moins on me le fit comprendre par la simple mise en lumière de mon altérité, à travers la fameuse appellation « le Chinois ».

Cette appellation a eu pour conséquence directe de m’exclure des garçons potentiellement désirables sur la simple base de mon origine ethno-raciale, jugée non « sexy » du fait de tous les poncifs qui l’accompagnaient.

Parce qu’il faut dire que niveau représentation, partout dans notre société, dans toutes ses strates visibles, médiatiques, artistiques, culturelles etc… mon corps n’apparaît pas, du moins jamais en tant que protagoniste ostensible. Jamais valorisé, donc jamais rendu désirable. Je disparaissais donc naturellement des choix, même seconds, j’étais hors-jeu, j’étais invisible.

Aucune représentation de mon phénotype nulle part. Alors comment pouvais-je espérer quoi que ce soit si je ne figurais même pas dans le regard et l’imaginaire de celles qui me plaisaient ?

Avec la charge supplémentaire de devoir me défaire des stéréotypes liés à une absence de virilité autant psychologique qu’anatomique.

Concernant la question de la taille pénienne asiatique supposément petite, je ne peux ignorer qu’elle m’ait plusieurs fois traversé l’esprit. C’est au fil des rencontres et aussi à la consommation de contenus pornographiques divers que je me suis dans un premier temps pensé comme une exception confirmant la règle, puis une fois le stéréotype entièrement déconstruit, j’ai pu me délivrer de l’absurdité de telles généralisations raciales.

Le subterfuge inconsciemment employé pour surmonter mon « asiatiquetage » et rendre ma masculinité « sexy », aura été paradoxalement de l’agrémenter d’un style capable de m’en éloigner.

Mais je ne me rendais pas compte qu’adopter cette originalité amplifiait aussi ma marginalité. Le hip-hop, bien que devenu une authentique passion depuis, a été utilisé autant dans ses codes vestimentaires que culturels pour valoriser ma masculinité asiatique. Force est de constater que sans ce masque, je ne donnais pas cher de mon succès.

Il faut aujourd’hui casser ces phénomènes d’indifférence, de répulsion ou inversement de fétichisation.

Il est possible de le faire à travers les questions de la représentation, combattant ces stéréotypes hérités d’un passé colonial.

Nos semblables étaient rendus faibles et dociles pour mieux être dominés, pour ne représenter aucune menace quant à la possibilité d’union avec une femme blanche.

Pour cela, ils étaient « émasculés », « désexualisés », « dévirilisés », au point de n’exister encore aujourd’hui que dans des représentations stéréotypiques et caricaturales aussi grossières que monolithiques.

Mais il est temps pour nos plus ou moins jeunes générations de changer cela, en prenant place où elles ne sont pas attendues.

Donnant ainsi corps à des masculinités asiatiques représentatives, sans qu’il soit nécessaire pour exister d’incarner un fétiche K-Pop, ou une entité qui ne nous ressemble pas.

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