Une lutte invisible : aimer nos corps !

Depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19, je vois quotidiennement défiler sur les réseaux sociaux des posts relayant des actes racistes à l’égard de personnes asiatiques et asiatiquetées.
J’en ai moi-même fait les frais. Il y a quelques jours, un homme m’a interpellée dans la rue en disant que j’avais rapporté le virus en France.
Je me sens donc plus vulnérable que d’habitude. Quand je sors faire des courses, j’en viens à appréhender davantage les remarques racistes que le Covid-19.

Le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus aura au moins permis de libérer la parole des premièr.es concerné.es et impacté.es par ce racisme décomplexé.

Toutefois il est important de rappeler que le racisme anti-Asiatiques n’est pas apparue avec cette crise sanitaire. Il était présent et structurait déjà les rapports sociaux et les représentations que l’on a des personnes asiatiques et asiatiquetées.

Je n’ai donc pas découvert ce racisme avec l’épidémie du coronavirus. Je le vis et le subis malheureusement depuis mes plus jeunes années.

Ce qui a changé selon moi ces derniers temps, c’est la prolifération des propos et des agressions racistes partout dans le monde occidental. Cela fait donc partie de mon quotidien que d’être témoin de ce déferlement de haine raciale sur les réseaux sociaux.
J’aimerais pouvoir me déconnecter et penser à autre chose. Mais les réseaux sociaux, en ce temps de confinement, est l’une des seules fenêtres que j’ai vers le monde extérieur. Je pourrais aussi très bien n’en avoir rien à faire et passer à autre chose. Et j’essaie de le faire parfois ne serait-ce que pour préserver un minimum ma santé mentale. Sauf que cette stratégie de l’évitement a des limites. Celle d’une part d’assumer qu’on est seul.e pour lutter contre le racisme sous toutes ses formes, et d’autre part, celle d’avoir une pensée fataliste, comme si les choses devaient être telles qu’elles sont, comme dans une forme de ‘naturalisation’ des rapports de dominations. Je n’ai donc pas envie de me laisser aller à une pensée du ‘zapping’ qui règne actuellement en passant à autre chose, comme si de rien n’était.

Un soir j’ai vu une caricature qui m’a réellement offensée. Peut-être s’agissait-il de la goutte d’eau ? Peut-être avais-je déjà un terrain propice à la colère à force de voir une recrudescences des actes racistes asiophobes ?
Dans tous les cas, cette caricature m’a fait sortir de mes gonds. J’ai alors réfléchi aux raisons pour lesquelles j’avais été si profondément blessée.

Cette déformation censée être drôle d’un visage a priori d’homme blanc en visage caricatural de femme chinoise cristallise selon moi ce que j’ai toujours vécu en tant que femme asiatiquetée.
J’ai mis énormément de temps à accepter mon corps. Je me suis longtemps sentie laide. J’avais un corps que je considérais comme peu attirant car je suis petite, j’ai des petits yeux, un large nez plat, un visage rond, des petites mains, des petits seins, etc.

Mais selon quels regards mes mains, mes yeux, mes seins sont-ils petits ? Et selon quels critères mon nez ou mon visage sont-ils plats ?
Pendant longtemps je n’ai pas su verbaliser ce que je ressentais.

Aujourd’hui je sais que les critères qui m’ont fait me penser différente et laide sont ceux d’une norme esthétique blanche. Pourquoi ? Car on est éduqué.es et conditionné.es à travers la multitude des représentations médiatiques, artistiques, culturelles et publicitaires qui nous assaillent quotidiennement à penser qu’être beau c’est correspondre à certains critères esthétiques dominants que ce soit la blanchité, la validité ou encore la minceur.

Le blanchissent de la peau en Asie | FR Kpop Amino

Il n’est pas rare de voir des personnes racisées qu’elles soient asiatiques ou noires essayer de se blanchir la peau quitte à le faire aux dépens de leur santé. Idem en ce qui concerne, pour les femmes noires, le défrisage des cheveux qui a été reconnu par l’UNESCO comme une conséquence dramatique de la Traite transaltantique.
Certain.es me diront que le blanchiment de la peau en Asie a des origines culturelles. Peut-être en effet qu’avoir la peau plus claire était perçue comme beau dans certains pays comme la Corée ou la Chine où avoir la peau claire signifiait être de haut rang. Mais à cette idéologie propre à certains pays asiatiques s’est substituée une autre, plus moderne, celle de la suprématie blanche en termes de normes esthétiques qui s’est imposée sur tous les continents et tous les pays.

J’ai longtemps considéré que mon corps correspondait au cliché de la femme asiatique : petit, menu, etc. Au fond de moi, je désirais être grande ne serait-ce que pour défier ce cliché de la femme asiatique petite et montrer aux autres que les Asiatiques n’étaient pas nécessairement de petite taille.
D’autres parties de mon corps étaient essentialisées de manière raciste par les autres.
Une fois, adolescente, en sortant dans la rue, un jeune homme a dit à son copain en me voyant : « mais pourquoi toutes les filles asiatiques ont-elles les cheveux longs détachés ? ».
Une autre fois au collège, en 6ème, un autre garçon de ma classe m’a dit que j’étais laide et que j’avais un gros nez. C’est un complexe que j’ai longtemps traîné avec moi.

La vue de cette image avilissante et déshumanisante véhiculée par cette caricature m’a alors ramené tout cela en pleine face. En effet cette caricature que l’on peut considérer comme du ‘yellow face‘ met l’accent entre autre sur des yeux abusivement petits. Là encore, étant adolescente, une mère d’une camarade de classe a demandé si j’arrivais à voir correctement. Comme si la forme de mes yeux était un handicap.

Cela m’a rappelé à quel point c’est un travail long et fastidieux en tant que personne racisée que d’accepter son corps perçu comme ‘a-normal’, différent, autre.

C’est pour cela qu’il me semble important de dénoncer ce genre de caricature qui vise les personnes asiatiquetées car le racisme, ce n’est pas que des insultes ou des agressions, c’est aussi un ensemble de représentations qui structurent nos relations sociales et nos identités.

On a trop souvent tendance à oublier que le racisme a un coût avec des incidences sur la santé mentale des personnes qui le subissent.
A tout moment mon identité fragmentée en raison du racisme que j’ai vécu peut se fêler à nouveau.
Le ciment qui permet de maintenir mon identité plurielle, c’est l’espoir en un changement. Mais ce changement ne pourra se faire qu’en prenant la parole avec mes propres termes, en me réappropriant ma vie dans l’espoir de changer non seulement mon destin individuel mais aussi celui de toutes les personnes qui subissent les mêmes oppressions et qui n’ont pas eu encore la force de prendre la parole. En espérant que ces personnes la prennent un jour, et ce même si leur voix est balbutiante.

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