Mon corps, cet objet sexuel

Témoignage de C.T.

En tant que femmes racisées, nous souffrons doublement d’une représentation inatteignable. Au débat sur l’hégémonie, le diktat blanc de la beauté se superpose également celui « d’une » beauté représentant telle origine.

Asiatiques, nos portraits sont ceux d’une femme à la peau blanche, aux traits dits « raffinés » soit de petits yeux, un petit nez et une bouche fine mais surtout très mince et sans forme. Voilà le portrait féérique d’une femme asiatique innocente et prête à être domptée, de la féminité « à l’asiatique », puisque ne l’oublions pas, « nous sommes toutes pareilles ». Excepté lorsque vous naissez (oh surprise) chacune avec un héritage et un bagage génétique et dans un environnement social différent. Peau mate, yeux moins en amande, nez jugé gros et surtout corps qui finalement n’est pas mince et sans formes.

Je pars ici de mon expérience personnelle, situation naïve et à raison, mais qui m’a valu des attaques systémiques pour me ramener à mon apparence d’une asiatique – finalement pas si asiatique ou alors asiatique hors norme : je suis asiatique et j’ai des seins.

Ma puberté a commencé assez tôt. À 13 ans, des seins déjà naissants qui provoquaient des remarques à peu près chez tout le monde. Au collège, j’étais appelée « gros tétés », on me rappelait la taille anormale de ma poitrine, en particulier pour une chinoise. Mes amies me le rappelaient bien également, mes seins étaient bien anormalement gros. J’avais même commencé à me renseigner sur la possibilité de me faire opérer pour m’enlever ce tour de poitrine que je ne pouvais – littéralement plus porter. J’ai tout essayé : soutien-gorge balcon trop serrés, soutien-gorge assorti d’une brassière de sport pour ne plus sentir qu’une couche épaisse de tissus contre ma poitrine. Dans ma famille, on touchait mes seins pour me dire « qu’ils étaient bien gros », que « j’étais chanceuse pour une chinoise » d’en avoir, d’arrêter de me plaindre « parce que, moi j’aurai bien aimé ». En fait, non. Je ne considérais pas ça comme une « chance » mais bien comme une plaie.

« Tu sais, moi j’accepterai d’avoir ton poids, si j’avais des seins comme toi »
(Phrase par une soit disant amie du lycée)

À la puberté, votre corps change, mon corps a changé. On le vit toutes plutôt bien ou mal. L’adolescence, c’est une période compliquée. Mais les violences directes ou indirectes reçues n’étaient pas nécessaires : pourquoi devais-je correspondre à cet idéal tout fait ? Plus tard, vers le lycée, j’ai compris que j’étais devenue cette autre projection de la femme asiatique. Celle de l’actrice pornographique, aux seins refaits aux personnages de porn-manga aux seins disproportionnés. Je m’étais faite renommée « Katsuni »[1], jusqu’à ce que ça devienne un surnom officiel dans des jeux collectifs de lycéen·es –où bien sûr je n’avais jamais mon mot à dire. Mon corps, mes seins, étaient devenus cet objet sexuel, cet élément de définition qui me « différenciaient » des autres asiatiques. Je n’existais qu’à travers des courbes que je détestais.

Mes seins, présentés comme symbole de féminité, m’ont directement remise en question sur ma propre féminité. Sur ma légitimité à être une femme. Sur ma dignité de pouvoir marcher sans être prise pour cet objet sexuel. Sur ma façon de percevoir en tant que personne racisée asiatique. Mes seins, je les trouv(ais)e sales, répugnants, ne correspondant même pas à l’idéal de beauté qu’on voulait m’infliger en tant que personne asiatique. Je ne pouvais même pas ressembler à « ça ». Je voulais qu’ils disparaissent à tout jamais, fondent au fur et à mesure des regards malsains dont je faisais l’objet. Je voulais qu’on arrête sans cesse de me rappeler qu’ils ne devaient pas être là parce que je sus asiatique. Je voulais ressembler à cet idéal féminin de beauté asiatique qui me semblait plus accessible, alors que pas du tout.

Comment accepter son corps si l’on ne vit que par le prisme de projections orientalistes, exotisantes, profondément sexistes et racistes ?

Je n’ai personnellement pas pu. J’ai dû subir l’enfer avant d’essayer de remonter la pente et comprendre qu’un corps, il faut plutôt apprendre à l’accepter tel qu’il est, plutôt que le dompter. Parce qu’au final, il reprendra toujours le dessus.

À toutes ces représentations nocives, je vous emmerde. La femme asiatique au physique unique et réplicable n’existe pas. La pression exercée sur la beauté et l’exotisation subie par une femme racisée peut directement impacter sa santé mentale et physique. Les représentations comptent. Arrêtez de me vendre votre pseudo modèle d’une femme asiatique parfaite sur lequel vous pourrez calquer vos fantasmes, il n’existe pas. Moi par contre, j’aimerai bien exister un jour.


[1] Céline Tran, ancienne actrice pornographique de 2001 à 2013 née d’un père vietnamien et d’une mère française

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