Décoloniser l’amour

Témoignage de C.T.

Disclaimer : cet article se base sur mon expérience, celle d’une personne d’origine chinoise asiatiquetée, cisgenre et ayant vécu des relations hétérosexuelles. J’essaie toutefois d’apporter des nuances et des références. 

Je suis héritière d’un métissage (non-)voulu (?). Tout ce que je sais, c’est que mon arrière-grand-mère noire, a dû élever 9 enfants seule dans la plus grande pauvreté, tandis que mon arrière-grand-père chinois faisait des allers-retours en Chine pour aller voir sa deuxième famille. Aujourd’hui, je porte le nom de mon arrière-grand-mère fièrement. De ce qui semble d’apparence, si je suis l’héritière de ce « métissage », je suis aussi l’héritière de cette colonialité blanche reproduit par des hommes chinois sur les femmes noires. Je ne sais pas si leur mariage était un mariage d’amour, en soit, je ne le saurai jamais. Mais je porte aujourd’hui le poids de celle qui a dû subir, la charge seule du travail, de l’argent, de l’éducation de plusieurs enfants, rongée par la pauvreté dans une île encore colonisée, tandis que mon arrière-grand père s’en allait en Chine et revenait, jusqu’à sa mort prématurée.

Personne racisée, nous portons le fardeau du racisme, de la violence coloniale sur nos corps. Nos corps ont été objectifiés, dépersonnalisés, ils ne sont plus les nôtres. Mon corps a depuis longtemps cessé d’être le mien, ma personnalité cherchait à refléter ce que le regard blanc espérait. Dans ces espaces saturés par les oppressions raciales, sexistes, hétérosexuées, grossophobes, validistes etc., l’amour que j’étais supposée me porter et porter aux autres, a toujours été blanc par défaut. Selon Junot Diaz, « notre compréhension de l’amour est héritée d’une histoire, d’une culture (…) dans un mode organisé par la négrophobie et la suprématie blanche ». Ainsi « comment nous aimons, qui nous aimons et vers qui nous sommes attiré·es ne sont que miroirs du monde dans lequel nous vivons ». Allant du romantisme allemand à la culture pop (coloniale) de Disney, de l’industrie de la musique, de ceux·celles possédant le capital, Diaz évoque les différents facteurs déterminant de nos choix amoureux. L’entreprise capitaliste coloniale a envahi nos imaginaires amoureux, par des idéaux masculinistes blancs qui seraient supposément moins misogynes que « ceux de nos communautés », plus éduqués et moins agressifs puisqu’élevés dans des sociétés libérales où « chacun est capable de penser par soi-même ». J’ai aujourd’hui décidé de passer de l’objet au sujet politique, décidée à décoloniser l’amour que je me porte et celui que j’adresse à mes adelphes, pour progressivement réparer les traumas du racisme. 

Par C.T.

L’homme blanc est érigé en figure d’adoration : symptôme de la beauté occidentale, il serait sécurité et protection, il serait intelligence et romantisme, accession ultime par proxy au statut de blanche que je n’ai pas. Le couple idéal est alors hétéro-normé, blanc, mince, intelligent où la race a été dépassée puisqu’elle n’existe finalement pas. Dans « L’Amant », Marguerite Duras décrivait déjà son amant tremblant car « (…) il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter (…) », s’étonnant de voir « une jeune fille blanche dans un car indigène » dans une Indochine coloniale. La communauté elle-même finit par imaginer l’homme blanc comme l’autre idéal à atteindre pour la fille racisée : preuve de son degré d’intégration, de sa beauté défiant celle des femmes blanches, de sa racisation remplacée par une blanchité de façade. Ma mère abasourdie par ces discours, s’était même résignée à ne jamais relationner avec un homme d’origine asiatique, comme « acte de rébellion ». 

Me détester moi pour aimer l’autre 

« Femme asiatique », femme geisha, femmes pendant la guerre du Vietnam, porn-manga, « objet sexuel » toujours. 

Frantz Fanon évoquait la construction des corps et la violence physique et mentale exercées sur ces derniers par le regard blanc, si bien qu’une telle négation nous force à la négation de nous-même, une « double infériorisation de soi-même »[1]. Toni Morrison à travers le personnage de Pecola[2] nous rappelle à toutes à quel point nous souhaitions avoir les yeux bleus. « En réalité, qui suis-je ? » si ce n’est qu’une projection d’une idéologie raciste. Le racisme comme idéologie, n’est pas une affaire de violence verbale et physique, mais une violence qui s’emparent de nos corps et esprits, remettant en question notre amour propre, nos considérations de nous-mêmes. À travers le regard blanc, c’est ma personnalité même que je perds. Je m’asservis pour satisfaire des oppressions dans ma sphère la plus intime et je m’oublie pour dédier l’adoration que je suis supposée me porter, à celui qui la portera toujours. Le slogan des féministes de la deuxième vague « Le privé est politique » (« The personal is political ») vient « affirmer que les problèmes individuels des femmes sont le résultat de leur statut politique de classe opprimée » selon J. Dow. J’ai alors passé ma vie à exister au travers et pour les regards portés par les hommes blancs, à me détester à cause du regard blanc, à incorporer dans ma sphère privée les oppressions sexistes et racistes quotidiennes. Ils m’ont façonnée, objectifiée pour satisfaire leurs désirs, m’ont effacée pour créer une poupée chinoise vide.  

Réparations ou réconciliations

Prendre soin de moi comme l’évoque Audre Lorde[3], redevient un acte politique révolutionnaire et nécessaire. Prendre soin de moi revient à reconstruire la personne que je suis au-delà des traumatismes. Par un amour décolonial, je (ré)apprends à aimer ce qui a été détruit par le racisme. Je sécurise mon amour-propre en ne m’exposant plus à l’altérisation continue, je nourris un espace personnel où je suis entière. Survivre aux traumas devient mon acte révolutionnaire.  

Les ouvrages de Diaz « The Brief Wondrous Life of Oscar Wao »[4] et celui de Joaquin Mbomio Bacheng « Matinga : sangre en la selva »[5] viennent questionner les théories de réparations en les projetant dans un futur réinventé par l’amour décolonial. Pour Sandoval[6], l’amour décolonial exige une « reconnaissance de l’humanité et des affinités au-delà des différences » où l’argument de la réparation est central. L’amour est ainsi une continuité du « soi politique », refusant de reproduire oppressions racistes dans nos relations les plus intimes. L’amour décolonial porte alors le passé tout en regardant le futur au-delà de la colonialité, du pouvoir exercé sur nos conceptions de pouvoir, de genre et de nos corps. Par l’amour décolonial, je décide de transformer mes traumatismes par une réinterprétation personnelle et radicale de ce que l’amour peut être et de me laisser la place pour exister. 

Par C.T.

J’ai aujourd’hui choisi de ne plus relationner avec les hommes blancs. Ils reflètent toutes les oppressions et traumatismes que j’ai subi mais choisi de combattre. Ne vous méprenez pas, un amour décolonial n’est pas un amour racialement exclusif. L’amour décolonial selon moi, est un chemin : celui de réapprendre à s’aimer soi-même après les traumatismes coloniaux intériorisés, celui de réapprendre s’aimer entre-nous, adelphes et de pouvoir aimer un·e autre dans un respect mutuel. C’est le long chemin entrepris de vouloir faire de ses relations intimes, des espaces de douceur et de confiance. Ce n’est pas un amour appelé « militant », où militant·es politiques se retrouvent dans l’enceinte d’un couple pour mener des projets communs politiques. C’est plutôt un amour où j’accepte de dépasser la colonialité qui a imbriqué toutes les sortes d’« amour » que j’éprouvais. C’est un amour où je choisis de m’aimer et d’aimer l’autre/les autres parce que j’ai réussi à renverser les oppressions exercées sur moi, sans devoir prouver à l’Autre mon humanité. Mon choix de ne plus relationner avec les hommes blancs n’appartient qu’à moi, j’ai choisi de ne plus les voir, pour ne plus devoir entreprendre les démarches périlleuses d’une reconnaissance par un regard étranger proie à l’exotisme, au fétichisme, au racisme et reflétant tous mes traumatismes. J’ai choisi de pouvoir exister à travers mes relations et continuer de l’autre côté à doucement guérir. C’est le chemin que j’ai choisi pour entreprendre les difficiles aventures que sont les relations humaines.

Sources : 


[1] Frantz, Fanon. Les Damnés de la terre, Ed Maspero, 1961, 311p.
[2] Toni, Morrison. L’œil le plus bleu, 10-18, rééd 2019, 240p.
[3] Audre, Lorde. ‘The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House’, 1983, pp. 94-101, in Cherrie Moraga and Gloria Anzaldúa (eds), This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color (New York: Kitchen Table Press).
[4] J. Díaz. The Brief Wondrous Life of Oscar Wao. New York: Riverhead Book, 2007
[5] J. Mbomio Bacheng. Matinga: sangre en la selva. Barcelona: Editoriales Mey, 2013
[6] C, Sandoval. Methodology of the Oppressed, Minneapolis: University of Minnesota Press, 2000

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