Prendre soin de soi est politique

Témoignage de C.T.

Disclaimer : Aujourd’hui, j’ai le cœur brisé, ma famille va mal et je me sens particulièrement seule. Je me dis alors, la seule chose pouvant m’aider serait-ce donc de penser à moi ?

J’ai au mieux essayé de me protéger tout en prenant soin de moi. J’ai essayé d’entreprendre de nouvelles relations, travailler mon rapport à mon identité, à mon corps. En vain, les démons reviennent facilement. Mon environnement m’a rapidement fait comprendre que j’étais née pour me détester. Aujourd’hui je passe mes journées à dormir pour oublier. Je passe mes journées à dormir pour retrouver dans mes rêves et souvent cauchemars, des personnes qui me peinent encore. Dans un monde où j’ai appris à me détester, j’ai compris que la faute n’était pas (totalement) la mienne, mais celles de constructions inatteignables.

Avant de devenir une mode consumériste – appropriée par les blan·che·s, disons le sincèrement – le « self-care » était déjà un acte politique. Audre Lorde l’écrit dans le prologue de ses journaux : « prendre soin de soi-même ne relève pas de l’indulgence mais de la préservation. C’est un acte politique »[1]. Pour reprendre la philosophie stoïciste, prendre soin de soi relève d’un idéal. C’est d’ailleurs, la raison même pour laquelle nous existons dans un univers qui nous dépasse.

Pour toute personne oppressée, prendre soin de soi relève d’un acte de survie. Se chérir n’est pas un luxe mais passe directement dans nos sphères sociales intimes les plus directes, passe dans le monde hostile créé sans/contre nous.

Je me suis détestée du premier jour jusqu’à aujourd’hui, voulant voir mon nez, mes yeux, disparaître. J’ai/nous avons été socialisé·es dans l’idée de nous occuper de l’autre avant nous-mêmes, de nos personnes entières devant être sacrifiées au travail ou alors par piété familiale. J’ai été élevée dans une stratégie de survie permanente, survie pour ascension sociale que je devais à mes parents et grands-parents, à la réussite de notre immigration, encore quatre générations plus tard. J’ai intégré un programme, celui de continuellement me battre avec une arrière-pensée carriériste, viser les plus hautes études et strates sociales, celui de réussir non pas pour moi mais pour eux·elles. Ne pas considérer ma personne individuelle faisait partie d’un programme hérité : ma famille n’a jamais existé pour vivre mais seulement survivre. L’intelligence que j’étais supposée incarner se devait d’être parfaite.

Comme tout, il s’agissait de perfection. Perfection au détriment de la personne que je devais construire.

Par C.T.

Appliquant le mythe de la minorité modèle, j’ai essayé de réussir scolairement, après des générations trimées et ruinées par le travail, pour finalement me retrouver dans la même situation. Je me hais toujours, je combats les mêmes démons hérités d’une perpétuelle course à la vie.

J’ai passé vingt années sans réellement donner considération à mes sentiments. Ils existaient pourtant. Je rêvais beaucoup : je rêvais d’amour, d’amitié inconditionnelle, je rêvais de m’échapper. Mais je pleurais aussi beaucoup : je pleurais de solitude et d’isolement, d’un sentiment d’incohérence entre ma personne et ce que je représentais pour les autres, je pleurais pour de l’affection, je pleurais de me sentir comme non-indispensable, je pleurais pour me punir d’être l’être misérable que je suis, je pleurais et me punissais. Je me faisais du mal et j’ai plutôt appris à me faire du mal que du bien en réalité. Tout n’était que punitions et contrôle dans une vie devant être réglée sans amour, des amours que je ne méritais pas.

Je l’avais intégré : ma personne ne méritait pas d’être aimée. Je ne lui donnais personnellement pas la priorité (et peine encore à le faire). Les autres personnes me fascinaient par leur puissance de vie tandis que je me sentais morte de l’intérieur. De l’autre côté, « les autres » m’ont encore persuadée dans cette idée. L’amour n’était pas fait pour moi, j’étais de-facto indésirable puisqu’asiatique. Ma parole n’avait que très peu d’importance dans un monde saturé par des savoirs masculins blancs. Stigmates raciaux qui s’accrochaient à mes pieds, je ne méritais pas une vie faite pour et par les personnes blanches, je ne méritais pas d’attention et puis j’ai fini par l’accepter et m’y enterrer.

La révolution de soi

Prendre soin de moi dans un monde qui attaque en permanence ce que je représente est un acte nécessaire de survie. Les personnes minorisées n’ont finalement jamais eu « l’accord » d’un temps pour soi, leur/notre temps devant être passé à servir les désirs dominants, à s’asservir pour pouvoir essayer de trouver une place parmi les gagnant·es.

Me défendre revient à défier le système qu’on m’a soumise. Me réparer, prendre soin de moi, revient à le défier. Allant de la protection à la défense, il s’agit de prendre soin de moi. Me détester revient à avouer la victoire d’un système d’oppressions l’ayant emporté sur moi. La tolérance que j’ai envers moi-même, le respect de mon corps et de mon esprit n’ont jamais pu exister dans un système où j’ai compris que je ne vaudrais rien. Mais j’ai personnellement décidé de les façonner.

Dans le self-care, l’idée d’un·e « self » qui soit une réelle personne qui existe, relève d’un acte résolument politique, voire de rébellion dans une société qui a tenté de l’effacer. En bref, j’existe et je veux exister. Prendre soin de moi-même, c’est m’opposer au système patriarcal blanc raciste hétéronormé grossophobe dans lequel j’ai grandi. C’est choisir de me représenter et de me considérer comme une personne méritant dignité lorsqu’on m’a appris à être seulement objet. J’ai décidé de défier les oppressions qu’on m’imputait, sous le prétexte d’un certain physique, d’une origine, d’un genre. L’idée de prendre soin de moi est encore plus nouvelle dans un monde où ce que je reflète n’a jamais été valorisé. Surtout, prendre soin de moi allait au-delà des convictions avec lesquelles j’avais été élevée : je voulais passer du stade la survie à la vie. 

La révolution du nous

Préservation et (sur)vie vont de pair. Je m’entoure de personnes avec qui j’ai construit des zones de confort et de douceur. Les relations auxquelles j’ai pu croire, la relation toxique que j’ai avec moi-même, j’essaie de les abandonner progressivement. Je ferme certaines portes parfois mais surtout j’ose aujourd’hui parler : je parle de moi, en spleen perpétuel à la quête de sens partout, entourée de problèmes qui seraient j’imagine facilement gérables pour d’autres, de moi en tant que personne capable de ressentir et penser tout en gardant l’idée sombre, de devoir continuellement revendiquer mon droit d’exister.

Le self-care est aussi une invitation à un mode de prise de soin collective, au-delà de l’individualisme qui nous rattrape. Prendre soin de soi revient à prendre soin de nous, de notre communauté, exposée et aussi vulnérable aux mêmes oppressions. Cette solidarité entre nous, nous permet « [d’apprendre] consciemment « comment grandir ». [Elle nous apprend] à faire confiance à chacune de nos forces et nos stratégies de survie. Dans les meilleurs moments, cela mènera à une solidarité et aide communes, où nous sommes émotionnellement capables de regarder en face les pouvoirs alignés contre nous tout en continuant avec joie ».[2] Alors, j’apprends. Je vis de toutes ces forces présentes autour de moi, si puissantes sont-elles, qu’elles m’ont également donné des raisons de m’aimer. Femmes racisées, « [nous], qui survivons, avons un cœur qui dès le début a appris à se protéger. L’un des secrets est de demander à autant de personnes que possible, de l’aide, selon leurs possibilités et pas au même moment. Certain·es pourront aider et d’autres ne pourront pas ».[3] Et ce n’est pas grave. Nous ne sommes pas indestructibles mais nous nous aimons et tentons de former cette communauté, se reconstruisant petit à petit et essayons du mieux que nous pouvons, d’exprimer de l’amour personnel et collectif.

Mais compter sur une communauté intime formée n’implique pas non plus l’abandon de soi et l’attente d’un soutien unique dépendant. Le self-care selon Audre Lorde, demande également un autre secret, « celui de trouver cette chose particulière dont l’âme se nourrit – une religion, un endroit calme, une classe de danse – et de la satisfaire. La satisfaction n’a pas à être difficile ni coûteuse émotionnellement. Elle demande seulement d’être reconnue, articulée et remplie »[4].

Mon chat est là, je suis là. Pas encore entière mais en perpétuelle re-construction. Je joue de la guitare, je peins, je colle et découpe des magazines. J’apprends, je lis, je milite. Je ris des oppresseur·ses, je balance des blagues idiotes sur une fragilité blanche qui ne sait pas se déconstruire. J’écoute de la canto-pop, je pense à la Chine. Je commence à coudre, j’envoie des messages d’amour à ma mère à travers des reprises au ukulélé, je rempote mes plantes. J’invente mes stratégies de survie.

Bref, je suis encore là, et cela reste mon plus bel acte de self-care.

“I want to live the rest of my life, however long or short, with as much sweetness as I can decently manage, loving all the people I love, and doing as much as I can of the work I still have to do. I am going to write fire until it comes out my ears, my eyes, my noseholes — everywhere. Until it’s every breath I breathe. I’m going to go out like a fucking meteor! »[5]

Audre Lorde

Sources :

Lorde, Audre. A Burst of Light :And Other Essays, Dover Publication Inc, Ed.2017, 144p.

https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/aug/21/self-care-radical-feminist-idea-mass-market
https://www.vice.com/en/article/nexbpz/is-self-care-an-act-of-political-warfare

[1] Audre Lorde, A Burst of Light :And Other Essays, 1989
[2] Audre Lorde, A Burst of Light :And Other Essays, 1989
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.

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